De la liberté du chercheur catholique

Ce qui suit est un chapitre consacré aux pressions que la hiérarchie catholique peut exercer sur les chercheurs qu’elle emploie. Vous verrez un spécialiste de premier plan dévoué à la vérité de l’Église au détriment de la vérité historique.

Certes, la partialité de Pierre Grelot est choquante mais il ne s’agit pas d’un argument contre l’existence de Jésus. Un spécialiste partial peut avoir raison. C’est pourquoi ce chapitre qui figurait dans la première édition d’Une invention nommée Jésus ne figure pas dans la seconde (voir ici).

Ce chapitre a cependant sa place dans le présent blog consacré aux compléments. Le voici :

 

D’après Pierre Grelot, la datation de l’évangile selon Marc « est une question libre où l’appréciation est laissée au choix prudent des critiques, pourvu que l’enracinement traditionnel du texte reste intact » [1].

De tels propos sont inadmissibles de la part d’un scientifique (j’entends ici par scientifique toute personne dont l’activité a pour but de produire de la connaissance), en effet :

– s’il ne faut pas toucher à la tradition, on peut se demander à quoi sert la science.

– en science, la notion de « question libre » n’existe pas, les chercheurs peuvent travailler comme ils l’entendent et leur seul devoir est de convaincre. Aucune autorité ne doit recommander la prudence aux scientifiques. Du moins tant qu’il s’agit d’exposer le résultat des recherches, quand il s’agit de les utiliser, c’est une autre affaire. Dans le délicat exercice consistant à concilier science et foi, Pierre Grelot choisit clairement la foi.

– enfin, puisque les spécialistes ne remettent jamais en question le rôle de l’autorité dans la recherche sur le Jésus historique, ils montrent par là que la connaissance n’est pas leur priorité.

 

Nous allons examiner quelques exemples de la soumission des chercheurs aux intérêts de la foi ou aux directives du Vatican [3]. Nous verrons des spécialistes, plus ou moins consciemment, faire œuvre d’obéissance et non de science, produire de l’orthodoxie plus que de la connaissance.

 

Ce qu’un catholique doit croire

En tout domaine l’indépendance des experts est nécessaire à la bonne qualité de l’expertise. Malgré cela, concernant l’étude historique de la Bible, l’Église estime avoir le droit de surveiller les chercheurs et de leur imposer son point de vue. Le Vatican l’affirme officiellement :

 

Le chercheur doit obéir

« Tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est soumis en dernier lieu au jugement de l’Église, qui s’acquitte de l’ordre et du ministère divin de garder et d’interpréter la parole de Dieu » (Dei Verbum [4] n. 23).

Puisqu’elle repose sur l’étude et l’interprétation des évangiles, l’étude du Jésus historique est soumise au jugement (à la censure) de l’Église.

 

« Devoir apostolique des docteurs catholiques »

« Il faut que les exégètes catholiques […] fassent en sorte, sous la vigilance du Magistère sacré, de scruter et de présenter les Lettres divines… » (Dei Verbum n. 23).

 

« On doit croire à la révélation »

« À Dieu qui révèle, il faut apporter “l’obéissance de la foi”, par laquelle l’homme s’en remet tout entier librement à Dieu en apportant “au Dieu révélateur la soumission complète de son intelligence et de sa volonté”, et en donnant de toute sa volonté son assentiment à la révélation qu’Il a faite » (Dei Verbum n. 5).

 

Les évangiles sont historiquement fiables

« Caractère historique des Évangiles

De façon ferme et absolument constante, la sainte Mère Église a affirmé et affirme que les quatre Évangiles énumérés, dont elle atteste sans hésiter l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus le Fils de Dieu, pendant qu’Il vivait parmi les hommes, a réellement fait et enseigné en vue de leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel » (Dei Verbum n. 19).

 

« Inspiration, inerrance de la Sainte Écriture »

« Les livres entiers tant de l’Ancien que du Nouveau Testament […] [sont] composés sous l’inspiration du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour auteur, et ont été transmis comme tels à l’Église elle-même. »

« On doit confesser que les livres de l’Écriture enseignent nettement, fidèlement et sans erreur, la vérité telle que Dieu, en vue de notre salut, a voulu qu’elle fût consignée dans les Saintes Lettres » (Dei Verbum n. 11).

 

« La Tradition sacrée »

« Cette Tradition qui vient des Apôtres se développe dans l’Église sous l’assistance du Saint-Esprit. »

« Quant à la Tradition Sacrée, elle transmet dans son intégrité aux successeurs des Apôtres la parole de Dieu […] pour que, sous la lumière resplendissante de l’Esprit de vérité, ces successeurs la gardent fidèlement, l’expliquent et la répandent par la proclamation qu’ils en font » (Dei Verbum n. 8).

 

« Les vérités révélées »

C’est à la révélation de Dieu « qu’on doit que ce qui, dans les choses divines, n’est pas par lui-même inaccessible à la raison humaine, puisse […] être connu avec une certitude inébranlable, sans aucun mélange d’erreur » (Dei Verbum n. 6).

 

« Épilogue »

« Tout l’ensemble et chacun des points qui sont édictés dans cette Constitution dogmatique ont plu aux Pères du saint Concile. Et Nous, en vertu du pouvoir apostolique que le Christ Nous a confié, avec les vénérables Pères, nous les approuvons, décrétons et arrêtons dans le Saint-Esprit, et Nous ordonnons que, pour la gloire de Dieu, ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué.

 

Rome, près Saint-Pierre, le 18 novembre 1965.

 

Moi, PAUL [5],

Évêque de l’Église catholique. »

 

 

Ce qu’il ne faut pas faire

D’après les évangiles, Marie était vierge à la naissance de Jésus. D’après l’Église, Marie n’eut pas d’autre enfant et resta vierge toute sa vie.

Il s’agit d’une tradition. Une tradition est une information qui ne figure pas dans les Écritures. Même si elle est censée remonter à des sources autorisées (voir plus haut La Tradition sacrée), on n’a souvent aucune idée de sa provenance. Contrairement aux catholiques, les protestants ne reconnaissent pas la Tradition et se réfèrent aux Écritures seulement. Ils ne vouent donc pas de culte à Marie.

La solidité de la Sainte Tradition est cependant un dogme avec lequel on ne plaisante pas : « Il [Joseph Doré, professeur à l’Institut catholique de Paris] rappelle aux lecteurs de confession catholique que le Magistère à l’égard duquel ils sont obligés et le rôle qu’ils sont invités à reconnaître à la Tradition ont aussi à intervenir dans leur lecture et leur réception de l’Écriture. Laquelle ainsi n’est pas la seule norme de foi. La chose se vérifie précisément d’une manière toute particulière en matière de doctrine mariale [concernant Marie] ».

Cette mise au pas est citée par Jacques Duquesne qui la commente ainsi : « Il s’agit […] d’interprétations certes autorisées et respectables, mais non d’histoire. » [6]

Duquesne écrit bien mais il n’est pas un chercheur professionnel et il ne respecte pas la discipline. Il ne devrait pas s’étonner de se faire taper sur les doigts. Après la volée de bois vert assénée par quelques évêques, c’est Pierre Grelot qui est monté au créneau. Pierre Grelot est un spécialiste de premier plan qui est le préposé habituel aux controverses. Pierre Grelot n’est pas un tendre :

« Duquesne serait un exégète improvisé qui ne comprend rien aux Évangiles de l’enfance, présenterait de manière franchement détestable la conception virginale de Jésus et lirait les récits des Évangiles comme on lit dans la presse de province les petites nouvelles du matin […] Jacques Duquesne est accusé d’avoir traité les Évangiles comme une documentation de journaliste […] Jacques Duquesne s’est imaginé qu’en appliquant aux textes évangéliques une lecture critique de type positiviste […] il allait faire découvrir à ses lecteurs, enfin, le Jésus vrai. Le résultat n’est qu’un Jésus superficiel et faux. Le réquisitoire se termine ainsi : J’ose mettre en question sa foi catholique authentique » [7].

Duquesne s’imaginait sans doute que les spécialistes sont des scientifiques qui échangent sereinement leurs arguments dans le but de les confronter de façon objective… L’historien traque la réalité, le catholique est au service de la Vérité. Les deux ne vont pas forcément de pair et, en cas de conflit, c’est la seconde qui prévaut.

Contrairement à l’amateur qu’est effectivement Duquesne, le spécialiste professionnel, quand il est catholique ou employé par une institution catholique, et il l’est très souvent, sait que les consignes du pape sont impératives : « tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est soumis en dernier lieu au jugement de l’Église ».

Laissons maintenant Pierre Grelot nous montrer comment s’applique ce principe.

 

Ce qu’il faut faire

La datation des différents livres du Nouveau Testament est chose délicate. Pour les Actes des Apôtres, plusieurs solutions s’offrent au spécialiste. Grelot nous explique que le Père Lagrange [8] optait pour l’une d’elle « non par choix personnel, mais parce qu’il y était tenu par la décision disciplinaire (1912) de la Commission biblique, comme il l’expliqua dans la nouvelle édition de son commentaire de Marc » [9].

« À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un certain nombre d’historiens rationalistes ou libéraux retardaient volontiers la composition des Actes jusqu’au IIe siècle, pour en éliminer pratiquement leur “historicité” […] C’est pour faire face à cette situation qu’une “Réponse” de la Commission biblique, le 26 juin 1912, s’appuya sur la finale des Actes pour obliger les exégètes catholiques à placer ce livre […] avant la fin de la captivité romaine de Paul (vers 63). On assurait ainsi l’authenticité des deux livres, confondue avec l’exactitude de leurs récits, en la fondant sur la consultation directe des “témoins oculaires”. Comme on l’a vu plus haut, la Commission biblique a constaté, en 1954, que les questions s’étaient déplacées depuis lors et qu’on pouvait réouvrir leurs dossiers » [10].

La Commission biblique a le pouvoir de décider ce que les chercheurs catholiques ne doivent pas trouver, les opinions qu’ils ne doivent pas avoir, ce qu’ils ne doivent pas enseigner. Si, sur le point de la date de composition des Actes, la consigne a été abandonnée, ce n’est pas parce que le procédé a été désapprouvé, mais parce que la Commission biblique a estimé que la question n’engageait pas la foi [11] : « Dans la mesure où ces Décrets soutiennent des manières de voir qui n’ont aucune relation […] avec les vérités de la foi et les mœurs, il va de soi que l’exégète peut en toute liberté poursuivre ses recherches et en faire valoir les résultats, toujours sous réserve, bien entendu, de l’autorité du Magistère apostolique » [12].

En cas de manquement, il arrive que les sanctions tombent [13].

 

Conclusion

Il faut suivre l’exemple du Père Lagrange : toute idée condamnée par le Vatican doit être abandonnée. Ce comportement admirable est à l’opposé de l’attitude irresponsable de Duquesne qui, en toute inconscience, joue avec le feu. En d’autres temps, il aurait été contraint de se rétracter sous la menace du bûcher. En d’autre temps, c’était tout le savoir qui était soumis aux exigences de la foi. La science, et la société en général, ont su s’émanciper mais, qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, la recherche sur le Jésus historique est encore largement tributaire de la religion.

Or l’emprise de la religion sur la connaissance est une redoutable machine à produire de l’erreur (il y a des précédents). Rares sont ceux qui prennent au sérieux les discours imbibés d’idéologie sur le créationisme (du moins de ce côté de l’Atlantique) ou le suaire de Turin, la ficelle est trop grosse. La très critiquable construction du Jésus historique a réussi à s’imposer auprès des savants d’autres spécialités, à commencer par les historiens de l’Antiquité.

[1] Pierre Grelot, Les évangiles. Origine, date, historicité. 1983. Page 29.

Dans ce qui suit les citations de Pierre Grelot viennent pour l’essentiel de cet ouvrage

La collection cahiers Evangiles est destinée aux catéchistes. Cet ouvrage est disponible ici.

[3] Ici et dans tout ce qui suit, je ne fais référence qu’à la situation actuelle, celle d’après Vatican II, celle d’après 1965. Voir dans le lexique la rubrique « crise moderniste ».

[4] Constitution dogmatique Dei Verbum promulguée le 18 novembre 1965. Ce texte officiel du Vatican est toujours en vigueur. Voir ici.

[5] Il s’agit du pape Paul VI.

[6] Jacques Duquesne, Jésus. Note 34 page 327.

Jacques Duquesne n’est pas un spécialiste mais il a lu avec passion les ouvrages des spécialistes. En 1994, il a publié un Jésus où il se proposait d’exposer à un large public le point de vue des spécialistes. Très grand succès de librairie, cet ouvrage fit scandale (voir la suite du texte).

disponible ici.

[7] Le Monde du 18 novembre 1994. Les passages en italiques sont des citations de Pierre Grelot.

[8] 1855-1938. Le premier spécialiste moderne. Prêtre discipliné, le père Lagrange ne publiait qu’avec l’autorisation de sa hiérarchie. Ses travaux les plus dérangeants n’ont jamais été publiés. Intéressante étude de ce scandale épistémologique dans Le père Lagrange de Bernard Montagnes. Cerf, 1995.

disponible ici.

[9] Pierre Grelot, Les évangiles. Origine, date, historicité. Page 33. C’est moi qui souligne. Il est bon toutefois de tenir compte du contexte :

« À partir de 1907, le P. Lagrange et quelques autres furent néanmoins voués à l’étude et au commentaire du Nouveau Testament sur la demande expresse du pape Pie X lui-même. Mais il est clair que les préoccupations de l’apologétique défensive se mêlaient chez eux au souci de pratiquer honnêtement la critique. On le comprend aisément, puisque la critique pratiquée chez les historiens rationalistes, les protestants libéraux et les modernistes aboutissaient, par son application aux évangiles, à ruiner la christologie définie par les Conciles anciens. C’est pourquoi les décrets prudentiels émis par la Commission biblique à partir de 1907 furent très restrictifs au sujet des auteurs, de la date et de l’historicité des évangiles ». Pierre Grelot, Évangiles et tradition apostolique. Page 27. C’est moi qui souligne.

La malhonnêteté se comprend aisément si les contradicteurs ne sont pas d’accord avec la Tradition. Voilà un excellent principe pour faire progresser la connaissance.

[10] Pierre Grelot, Les évangiles. Origine, date, historicité. Page 30. C’est moi qui souligne.

[11] Ou parce qu’elle a compris que sa position est indéfendable. « Il y avait pourtant des points sur lesquels les critiques catholiques acceptaient certaines propositions de ceux dont ils combattaient les conclusions d’ensemble, quand ils s’y voyaient contraints par l’examen critique des textes ». Pierre Grelot, Évangiles et tradition apostolique. Page 27.

[12] Pierre Grelot, Les évangiles. Origine, date, historicité. Page 6. C’est moi qui souligne.

[13] On ne compte plus les carrières brisées pour cause d’opinion religieusement incorrecte.

Le 18 décembre 1979, le professeur Hans Küng s’est vu retirer son autorisation d’enseigner. Le communiqué de la conférence épiscopale allemande qui a annoncé cette décision précise : « S’il arrive qu’un professeur de sciences sacrées choisisse et répande comme norme de la vérité son propre avis et non la pensée de l’Église, et s’il persiste […] la simple honnêteté demande que l’Église mette en évidence un tel comportement et décide qu’il ne peut plus enseigner au nom de la mission qu’il a reçue d’elle […] La Congrégation pour la doctrine de la foi […] a déclaré dans un document le 15 février 1975 que certaines opinions du professeur Hans Küng s’opposent à des degrés divers à la doctrine de l’Église qui doit être tenue par tous les fidèles. Parmi celles-ci elle a signalé, en raison de leur plus grande importance, celles qui concernent le dogme de la foi dans l’infaillibilité de l’Église, le devoir d’interpréter authentiquement l’unique dépôt sacré de la parole de Dieu confié au magistère vivant de l’Église, enfin la consécration valide de l’Eucharistie. En même temps, la Congrégation a averti le professeur Küng de ne plus continuer à enseigner de telles doctrines, et demeurait dans l’attente qu’il harmonise ses opinions personnelles avec la doctrine du Magistère apostolique. » La Croix du 19 décembre 1979, page 11.

Voir ici le communiqué de la conférence épiscopale allemande.

On peut estimer qu’une telle attitude est normale de la part d’une religion soucieuse de défendre ses intérêts. Dans ce cas, il faut cesser de croire que cette religion peut s’impliquer dans des recherches scientifiques, qu’elle peut produire du savoir. Une Église qui « juge en dernier lieu » et qui revendique son infaillibilité est à côté de la démarche scientifique.

 

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Salamito répond à Onfray

Dans Décadence (Flammarion 2017), Michel Onfray conteste l’existence de Jésus. Jean Marie Salamito (Normalien, agrégé de lettres classiques, professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne) lui répond dans Monsieur Onfray au pays des mythes. Réponse sur Jésus et le christianisme (Salvator 2017).

Nous allons examiner comment Jean-Marie Salamito répond à « l’affirmation la plus tonitruante de Décadence: Jésus de Nazareth n’aurait jamais existé » (page 15).

Comme il est classique dans une réfutation, Jean-Marie Salamito procède en deux étapes: destruction puis construction. Il réfute Michel Onfray puis il explique comment on sait que  Jésus a existé.

Je n’ai rien à objecter à la destruction. Sur ce point, la documentation et les raisonnements de Michel Onfray sont effectivement indéfendables (Salamito pages 13 à 34). Ce n’est pas dans Décadence que l’on trouvera de bonnes raisons de douter de l’existence de Jésus. Pour cela je me permets de suggérer Une invention nommée Jésus.

Pour la construction, il circule dans les ouvrages sur le Jésus historique une dizaine d’arguments en faveur de l’existence de Jésus. Ils sont tous mauvais et je les ai critiqués dans Une invention nommée Jésus. Jean-Marie Salamito en reprend quelques-uns (pages 37 et 38).

 

Premier argument

Tous les historiens spécialistes de Jésus pensent que Jésus a existé donc Jésus a existé :

 

« … Les chercheurs de tous les continents, malgré les désaccords qu’ils gardent sur de multiples autres points, considèrent unanimement que Jésus a existé. Les contredire revient à défier la vraisemblance. […] Dans un autre domaine, qui oserait prétendre, de nos jours, que le soleil tourne autour de la terre ? Qui voudrait se former à la médecine avec des manuels du début du siècle dernier ? […] Il n’existe à peu près aucune chance pour que Michel Onfray (ou quiconque) ait raison à lui tout seul, ou presque seul, contre toute la communauté scientifique internationale, contre un libre consensus intellectuel qu’aucune autorité au monde ne contrôle ni ne manipule. »

J.-M. Salamito. Monsieur Onfray au pays des mythes. Pages 17 et 18.

 

Il est exact que tous les historiens spécialistes de Jésus considèrent que Jésus a existé. J.-M. Salamito a raison de le signaler mais l’inexistence de Jésus n’est pas pour autant un « défi à la vraisemblance ».

J.-M. Salamito devrait savoir que la connaissance scientifique et la connaissance historique ne sont pas définitives et progressent par remises en questions des certitudes précédentes. Cela n’arrive pas tous les jours mais cela arrive. L’exemple typique d’une telle révolution est l’affirmation par Galilée, contre toute la science de son époque, que la terre tourne autour du soleil. Plus près de nous Alfred Wegener (1880-1930), qui n’était pas géologue, a révolutionné la géologie par son idée de la dérive des continents. Il avait raison, l’ensemble de la communauté des géologues avait tort.

Les révolutions scientifiques font partie de l’évolution des connaissances. On ne peut pas affirmer qu’« il n’existe à peu près aucune chance pour que » le savoir de toute une communauté d’historiens doive être modifié.

J.-M. Salamito affirme enfin qu’aucune autorité ne contrôle la recherche sur le Jésus de l’histoire. Je veux bien le croire mais cette affirmation doit être nuancée.

D’une part la recherche est pour une large part réalisée par des universités catholiques qui emploie des chercheurs catholiques. L’Église a de fait une autorité sur les chercheurs qu’elle emploie. Si vous pensez que les chercheurs employés par des institutions catholiques bénéficient d’une totale liberté, examinez ici la démarche de Pierre Grelot.

D’autre part, la recherche est assurée pour une part encore plus grande par des chercheurs qui ont la foi. C’est normal, inévitable, puisque les chercheurs croyants s’intéressent particulièrement à Jésus. On peut néanmoins supposer que dans un milieu où la proportion de croyants est forte [1], avancer certaines positions est incompatible avec le bon déroulement d’une carrière de chercheur.

Face à la contradiction, l’historien ne doit pas utiliser l’argument d’autorité. S’il veut répondre, il doit argumenter. C’est ce que fait Jean-Marie Salamito : « Je vais tout de même accorder à son livre le bénéfice du doute. Par conscience, j’analyse maintenant ses positions. » Page 18.

Malheureusement, il ne donne que des arguments très faibles. Jugez plutôt.

 

Deuxième argument

Quelques auteurs non chrétiens nous ont donné un témoignage au sujet de Jésus à la fin du Ier siècle et au début du IIe. On peut objecter que soixante ou cent ans après la mort supposée de Jésus, le christianisme était suffisamment répandu pour que ces auteurs non chrétiens aient trouvé leur information auprès des chrétiens. On ne peut pas assurer que ces témoignages non chrétiens sont indépendants des chrétiens. Ils ne permettent donc pas d’établir l’existence de Jésus. Voir le premier chapitre d’Une invention nommée Jésus.

Manifestement Jean-Marie Salamito a pensé à cette objection. Il nous explique comment l’historien romain Tacite a pu être renseigné sur Jésus :

 

« Pontius Pilatus ayant gouverné la Judée pendant dix ans, de 26 à 36, on peut penser qu’il avait de bonnes relations avec Tibère, et qu’il le tenait au courant de ce qu’il faisait. Il est donc probable qu’il ait adressé à l’empereur un rapport sur la crucifixion de cet étrange personnage dénoncé comme « roi des juifs », et que l’on ait alors parlé de Jésus dans l’entourage impérial. Tacite aura pu utiliser une source de cette époque. » (page 37).

 

Effectivement, si Jésus a existé, Ponce Pilate a pu envoyer un rapport à l’empereur Tibère et Tacite a pu consulter ce rapport. C’est possible. Il est tout aussi possible que Tacite ait été informé par des chrétiens. On ne peut pas savoir.

Le témoignage de Tacite n’est donc pas une preuve de l’existence de Jésus.

 

Troisième argument

« Venons-en à Flavius Josèphe » (même page) qui, à la fin du Ier siècle a écrit à propos de Jésus un célèbre texte appelé le Testimonium Flavianum. J’ai dit ici que Jean-Marie Salamito commet à propos de ce texte une erreur de raisonnement assez étonnante de la part d’un érudit de son calibre.

Pourtant l’important n’est pas là. « L’authenticité de ce passage a suscité de nombreuses discussions » (page 38) et Jean-Marie Salamito ne parle que de cette authenticité : « on a un texte cohérent, pleinement conforme au style de Josèphe, parfaitement vraisemblable. Et il devient clair que cet historien juif connaissait l’existence de Jésus ».

Jean-Marie Salamito ne semble pas avoir pensé que, comme Tacite, Flavius Josèphe qui vivait à Rome depuis plus de vingt ans quand il a écrit ce texte, a très bien pu être renseigné sur Jésus par des chrétiens.

 

Quatrième argument

« Je pourrais ajouter d’autres arguments en faveur de l’historicité du Galiléen, par exemple signaler qu’aucune source juive ou païenne des premiers siècles ne dénonce en celui-ci un personnage inventé ».

L’argument est un classique : le christianisme eut de nombreux adversaires. À ma connaissance, le premier écrit argumentant contre les chrétiens est Contre les chrétiens de Celse, écrit vers 175. Si Jésus n’avait pas existé, les adversaires du christianisme avaient là un excellent argument qu’ils n’ont pas utilisé… donc Jésus a existé.

D’autres personnages de l’Antiquité n’avaient pourtant pas d’existence historique (Romulus, Hercule, Dionysos etc.) sans que personne, à l’époque, n’ait pensé à douter de leur existence.

Ce n’est pas moi qui l’affirme mais l’historien Paul Veyne, professeur au Collège de France et immense connaisseur de la littérature de l’Antiquité : « Voici le paradoxe : il y a eu des esprits pour ne pas croire à l’existence des dieux, mais jamais personne n’a douté de celle des héros […] [avant le quatrième siècle de notre ère] absolument personne, chrétiens compris, n’a émis le moindre doute sur l’historicité d’Enée, de Romulus, de Thésée, d’Hercule, d’Achille et même de Dionysos… » [2].

Les auteurs de l’Antiquité ne raisonnaient pas comme nous, il ne faut pas imaginer ce qu’ils auraient du dire.

 

Cinquième argument

« Je dois aussi rappeler que nous avons les différents témoignages du Nouveau Testament, dont les épîtres authentiques de Paul, qui sont encore plus anciennes que les quatre Évangiles ».

Je veux bien croire que certaines des épîtres attribuées à Paul sont plus anciennes que les évangiles mais l’argument est bien faible. L’ancienneté de ces lettres ne nous garantit pas qu’elles parlent d’un personnage ayant existé.

 

Conclusion

Jean-Marie Salamito achève son livre par une offre de débat avec Michel Onfray.

J’offre à Jean-Marie Salamito mes modestes colonnes pour réponde à mes critiques.

 

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[1] Raymond E. Brown, un très grand nom de l’étude du Nouveau Testament, sans doute le spécialiste le plus respecté, observe que beaucoup de chercheurs « acceptent l’inspiration, l’estimant importante pour l’interprétation de l’Écriture ». Il estime qu’ils « constituent sans doute la majorité des enseignants et des auteurs dans le domaine du Nouveau Testament ».

Brown, Que sait-on du Nouveau Testament? Page 67 et particulièrement la note 22.

[2] Paul Veyne. Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Seuil, 1983. Page 53.

Bernard Pouderon dans la Pléiade

Les éditions de la Pléiade nous offrent un très important recueil de textes chrétiens des premiers siècles.

 

 

Le Testimonium flavianum

Le premier auteur non chrétien qui mentionne Jésus est Flavius Josèphe. Il s’agit d’un Juif né en Palestine en 37 qui a écrit à Rome, vers 92, une histoire des Juifs dans laquelle on trouve ces quelques lignes:

 

« Vers le même temps survient Jésus, homme sage, si toutefois il faut le dire homme. Il était en effet faiseur de prodiges, le maître de ceux qui reçoivent avec plaisir des vérités. Il se gagna beaucoup de Juifs et aussi beaucoup du monde hellénistique. C’était le Messie (le Christ). Et Pilate l’ayant condamné à la croix, selon l’indication des premiers d’entre nous, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire. Il leur apparut en effet le troisième jour, vivant à nouveau, les divins prophètes ayant prédit ces choses et dix mille merveilles à son sujet. Et jusqu’à présent la race des chrétiens, dénommée d’après celui-ci, n’a pas disparu. »

Traduction donnée par John P. Meier. Un certain Juif Jésus. Tome 1. Cerf 1991. Page 51.

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Wikipedia et l’existence de Jésus

Wikipedia est capable du meilleur et du pire. Les articles de sciences dures peuvent être exacts et objectifs. Les articles d’histoire ou de religion peuvent déchainer les passions. L’existence de Jésus concerne l’histoire et la religion. L’article de wikipedia consacré à ce sujet, intitulé thèse mythiste, n’est pas un long fleuve tranquille. En témoigne l’étonnante longueur de la page de discussion et la tension qui s’en dégage.

À la critique d’un de ses articles, Wikipedia répond habituellement « au lieu de critiquer, participez à l’amélioration de l’article ».

Eh bien j’ai essayé.

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Brunor défend l’existence de Jésus

« Jésus n’a pas existé », c’est ce qu’un fâcheux prétend au début de cette sympathique bande dessinée. L’enquête qui suit apportera d’impressionnantes preuves de l’existence de Jésus.

C’est bien connu, on peut trouver n’importe quoi sur internet. Un livre a davantage de crédibilité, surtout quand il est publié par un éditeur prestigieux. C’est le cas du Cerf, éditeur réputé pour les questions religieuses.

Nous allons parcourir www.Jésus Qui ? L’enquête historique que Brunor a publié au Cerf en 2004.

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