Manon prouve l’existence de Jésus

Manon (c’est comme cela qu’elle se présente), une jeune étudiante, a publié une vidéo intitulée Comment prouver l’existence de Jésus.

Manon commence sa vidéo en insistant pour dire qu’il s’agit de science et pas de propagande chrétienne.

Manon a lu quelques spécialistes du Jésus historiques, notamment le très réputé John P. Meier et se propose de nous expliquer pourquoi « ça fait assez longtemps qu’elle [la recherche] a tranché la question et la réponse c’est oui, Jésus a existé » (45’’).

La vidéo est très claire, très bien réalisée et Manon accorde une grande confiance à Meier. Malheureusement, Meier ne mérite pas cette confiance.

Voici deux exemples bien concrets.

Premier exemple :

Manon, il suffit de lire le texte du Testimonium proposé par Meier pour voir qu’il est absurde, qu’il ne peut pas avoir été écrit par Josèphe.

La dernière phrase est « Et jusqu’à présent la race des chrétiens, dénommée d’après celui-ci, n’a pas disparu ». Les Chrétiens s’appellent « Chrétiens » d’après le nom de leur maître. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Si on regarde le texte complet, on comprend : les Chrétiens s’appellent « Chrétiens » car leur maître est le Christ. « Chrétien » vient de « Christ ». Le lecteur sait que Jésus est le Christ car c’est écrit deux phrases plus haut.

Pour sa reconstitution, Meier a enlevé la phrase « Il était le Christ ». Quand on lit ce texte expurgé, on ne comprend plus : les Chrétiens s’appellent « Chrétiens » d’après le nom de leur maître qui s’appelle Jésus. Ce texte n’est pas cohérent. La reconstitution de Meier est invraisemblable.

Moi je trouve ça énorme. Et encore plus énorme que personne ne semble l’avoir remarqué puisque ce texte absurde est repris par d’autres auteurs renommés comme Bernard Pouderon dans Premiers écrits chrétiens à la bibliothèque de la Pléiade, orgueil de l’édition française (2016, vingt-cinq ans après la publication de Meier) ou Daniel Marguerat (Vie et destin de Jésus de Nazareth, p. 25, 2019).

Deuxième exemple :

Tu dis (12’35’’) : « qu’une fois qu’on a retiré les ajouts chrétiens de notre texte, la grammaire et le vocabulaire du passage correspondent bien mieux au style et à la langue de Josèphe et pas à celui du Nouveau Testament ». L’analyse du style du Testimonium ne donne que des assurances bien faibles, elle ne fournit pas une telle assurance, j’y reviens bientôt.

Ce que je veux signaler dans ce deuxième exemple, c’est qu’il existe un indice stylistique beaucoup plus fort que ceux que signale Meier. D’après Meier, les premiers mots de la dernière phrase du Testimonium : « encore maintenant » « sont très courants chez Josèphe mais leur conjonction ici est inhabituelle » (Meier, tome 1, note 41, page 299, ligne 32).

Cette conjonction de trois mots est très inhabituelle chez Josèphe, en effet, puisqu’elle n’apparaît pas ailleurs son œuvre. On la rencontre en revanche une centaine de fois dans l’œuvre d’Eusèbe de Césarée : cette expression « est un hapax chez Josèphe [elle n’apparaît qu’ici chez Josèphe], mais se trouve une centaine de fois chez Eusèbe ». Serge Bardet. Le Testimonium Flavianum, page 84.

L’historien Serge Bardet et son livre, Le Testimonium Flavianum, sont des références incontestées (vérifier sur Internet). Nous avons là un argument stylistique bien plus net que ceux qui sont invoqués par Meier. Cela rapproche davantage le Testimonium d’Eusèbe que de Josèphe.

Rappelons qu’Eusèbe de Césarée est un auteur chrétien du quatrième siècle et surtout qu’il est le premier à citer le Testimonium.

Meier aurait dû nous en informer, il ne l’a pas fait.

Pourquoi l’étude du « style de Josèphe » dans le Testimonium n’est pas concluante

Voilà ce que tu dis (12’03’’) :

« Ce qui va aussi dans le sens de penser que c’est vraiment de la main de Flavius Josèphe c’est qu’une fois qu’on a retiré les ajouts chrétiens de notre texte, la grammaire et le vocabulaire du passage correspondent mieux au style et à la langue de Josèphe et pas à celui du Nouveau Testament.

1/ Il y a des expressions et des mots clés qui sont absents du Nouveau Testament ou qui sont utilisés dans un sens totalement différent.

2/ En revanche quasiment tous les mots se retrouvent ailleurs chez Flavius Josèphe.

3/ Et à l’inverse dans les passages enlevés tous les mots sont au moins une fois dans le Nouveau Testament. Bon alors attention, y’en a certains qui sont qu’une fois et qui sont plus présents chez Josèphe mais la différence entre les passages qu’on pense de lui et ceux enlevés, elle est beaucoup plus marquée. »

Là, on a l’impression qu’on retrouve clairement le style de Josèphe dans le Testimonium. Meier est plus circonspect.

Le point 1/ est une retranscription exacte de Meier. Cependant Meier est plus nuancé : cela « indique sans doute un auteur qui ne prend pas son matériau dans le Nouveau Testament » (Meier, note 41 au bas de la page 297). Cet auteur peut être Josèphe ou un interpolateur chrétien.

Un peu plus loin tu remarques qu’un éventuel auteur chrétien aurait « réussi à se débarrasser de son propre vocabulaire à lui, celui du NT, qu’il utilisait naturellement ». Non, un auteur chrétien n’est pas obligé d’adopter le langage du Nouveau Testament, d’autant plus que la langue du Nouveau Testament est un grec sémitisant, absolument pas classique qu’on ne trouve nulle part ailleurs que dans le Nouveau Testament.

Le point 2/ est lui aussi une retranscription exacte de Meier mais sa portée est limitée. Ce point s’explique par le fait que Josèphe écrivait en bon grec alors que le grec du Nouveau Testament n’est pas du grec classique. Pour avoir un style plus proche de Josèphe que du Nouveau Testament, il suffit d’écrire dans un grec correct. La comparaison du Nouveau Testament avec n’importe quel texte grec non chrétien du premier siècle conduirait sans doute au même résultat qu’avec Josèphe.

Le point 3/ est lui aussi une retranscription exacte de Meier mais il n’apporte pas grand chose. Ce point s’explique tout naturellement car les interpolations traitent avant tout de préoccupations chrétiennes comme le Christ, la résurrection au troisième jour ou les apparitions du ressuscité. Il est normal d’y rencontrer le vocabulaire associé qui est fréquent dans le Nouveau Testament.

Meier signale un autre point qui ne va pas dans le sens de l’authenticité et que tu n’as pas signalé : « il faut admettre que Josèphe emploie tous les mots utilisés dans les interpolations. Dans certains cas, l’emploi est plus dans le style de Josèphe que du Nouveau Testament » (note 42 page 300).

Ce n’est pas sur des indices aussi faibles que l’on peut penser qu’un chrétien ne pouvait pas écrire le Testimonium (j’en dit plus dans mon livre), ce que sous-entend fortement ta question (13’ 11’’) :

« Alors, quel est le scénario le plus probable ? Qu’il y ait un copiste chrétien qui se soit immergé dans le style de Flavius Josèphe sans l’aide de dictionnaires, d’outils modernes que nous on utilise, qui ait réussi à se débarrasser de son propre vocabulaire à lui, celui du Nouveau Testament, qu’il utilisait naturellement pour reproduire parfaitement le grec de Flavius Josèphe, pour faire ça dans la plupart du Testimonium et que par contre sur certains passages il ne se soucie plus du tout de cette vraisemblance et il cale des affirmations qui sont criant qu’elles sont chrétiennes. Ouais, ça fait beaucoup d’éléments assez peu probables. »

Et d’ailleurs, est-ce vraiment important ? Admettons que le Testimonium soit bien de Josèphe, qu’est-ce que cela prouve ? Que Josèphe a entendu parler des chrétiens, c’est tout. Tu le dis toi-même (22’21’’) :

« Et quand bien même ils seraient au courant de ce nouveau phénomène religieux, il est plus probable qu’ils ont entendu parler du groupe naissant appelé les chrétiens plutôt que de son fondateur Jésus qui, encore une fois, n’est personne. Alors il y a quelques-uns de ces auteurs qui ont dû avoir des contacts directs ou indirects avec des chrétiens mais aucun avec Jésus directement. »

Alors, bien sûr, Josèphe a « dû avoir des contacts directs ou indirects avec des chrétiens » et c’est comme ça qu’il a entendu parler de Jésus. Mais comment savoir s’il s’agissait d’une croyance  ou de la connaissance d’un personnage réel ?

Je ne peux donc pas te suivre quand tu parles de preuve (15’) :

« Donc pour toutes ces raisons il est plus probable que ce passage moins les ajouts chrétiens, c’est bien de Flavius Josèphe. Donc c’est pour ça qu’ici on dit qu’on a une preuve par une source non chrétienne que Jésus a existé. »

Voilà, la preuve que tu donnes, n’est pas une preuve.

Maintenant, il faut aussi réfuter d’autres affirmations de ta vidéo.

Aucune de ces sources ne doute de l’existence de Jésus. (23’04’’)

Tu as lu Les grecs ont-ils cru à leurs mythes de Paul Veyne. Ouvre-le à la page 83 :

« Voici le paradoxe : il y a eu des esprits pour ne pas croire à l’existence des dieux, mais jamais personne n’a douté de celle des héros […] [avant le quatrième siècle de notre ère] absolument personne, chrétiens compris, n’a émis le moindre doute sur l’historicité d’Enée, de Romulus, de Thésée, d’Hercule, d’Achille et même de Dionysos… »

D’autres personnages de l’Antiquité n’avaient pas d’existence historique sans que personne, à l’époque, n’ait pensé à douter de leur existence. L’Antiquité n’a pas douté de l’existence de Jésus, c’est la même chose pour Enée, Romulus, Thésée, Hercule, Achille et Dionysos. Ce n’est pas un indice que Jésus a existé.

Jacques

Tu dis (12’08’’), comme Meier, que les deux mentions de Jésus aux chapitres 18 et 20 des Antiquités juives se renforcent l’une l’autre puisque dans les deux cas on parle de Jésus comme Christ (le même mot grec, Christos, au chapitre 18 et au chapitre 20). Oui, mais ça vaut pour le Testimonium où Jésus est le Christ. Si, comme le fait Meier, on enlève cette mention de Jésus comme Christ, le raisonnement s’effondre.

Le manuscrit grec du Testimonium

12’03’’ : « Il est dans tous les manuscrits grecs et les manuscrits latins. »

7’35’’ : le Testimonium « est dans le manuscrit grec qui nous est parvenu et qui constitue la version principale admise sans variant plus notable. De plus, il y a d’autres auteurs grecs qui le citent, par exemple l’historien Eusèbe au quatrième siècle, ce qui va plutôt dans le sens de penser que c’est pas un ajout ».

On aurait pu préciser que le plus ancien manuscrit latin du Testimonium date du neuvième siècle et le plus ancien manuscrit grec du onzième siècle (Meier p. 53). Quant à l’apparition de ce texte chez Eusèbe, cela indique que le Testimonium a été écrit avant Eusèbe (quatrième siècle), c’est un signe d’ancienneté, pas d’authenticité.

Alors, finalement, tu as reproduit des raisonnements de Meier. Ces raisonnements sont-ils solide ? Meier est très documenté, très estimé, mais il semble manquer de sens critique. Peut-on lui faire confiance ?

J’attends ta réponse avec impatience sur mon site.

Bien à toi, Nicolas Bourgeois

Brunor défend l’existence de Jésus

« Jésus n’a pas existé », c’est ce qu’un fâcheux prétend au début de cette sympathique bande dessinée. L’enquête qui suit apportera d’impressionnantes preuves de l’existence de Jésus.

C’est bien connu, on peut trouver n’importe quoi sur internet. Un livre a davantage de crédibilité, surtout quand il est publié par un éditeur prestigieux. C’est le cas du Cerf, éditeur réputé pour les questions religieuses.

Nous allons parcourir www.Jésus Qui ? L’enquête historique que Brunor a publié au Cerf en 2004.

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Une critique par Georges Daras

Georges Daras est partisan de l’existence de Jésus. Ce blogueur théologien m’a fait l’honneur d’une critique sur son site exégèse et théologie. Autant le dire tout de suite, à part la couleur de la couverture, Georges Daras n’a pas du tout aimé Une invention nommée Jésus.

Après avoir lu son texte, je pense toujours que Jésus n’a pas existé. Un petit nombre de remarques m’ont paru pertinentes et j’en ai tenu compte pour la deuxième édition. D’autres remarques ne m’ont vraiment pas paru sensées, voir par exemple son Point N° 42.

Mon livre tente de réfuter l’existence de Jésus. Georges Daras tente de me réfuter. Je vais donc me livrer à une réfutation de réfutation de réfutation. Ce n’est sans doute guère passionnant. D’autant plus que cela risque de durer car le texte de Georges Daras est bien plus long que le livre qu’il critique.

À moins que je ne me lasse, je vais répondre point par point. Si un lecteur estime qu’un point soulevé par Georges Daras est important, qu’il me le signale et je traiterai cet élément en priorité. Le texte de Georges Daras est constitué de points numérotés et cela nous aidera à nous y retrouver.

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Une critique par Georges , deuxième partie

Georges Daras aborde maintenant la troisième partie d’Une invention nommée Jésus consacrée aux symboles. Nous allons voir qu’ils jouent plutôt contre que pour l’existence de Jésus.

Point N° 25

Un exemple : quand une durée est précisée dans les évangiles, il s’agit très souvent de trois jours, trois mois ou trois ans.

J’ai donné quelques exemples : Jésus est mort pendant trois jours ; après sa vision sur le chemin de Damas, Paul « fut trois jours sans y voir, et il ne mangea ni ne but » (Actes 9,9) ; « voilà déjà trois jours qu’ils restent avec moi et ils n’ont pas de quoi manger » (Matthieu 15,32, Jésus aurait pu se soucier de l’intendance un peu plus tôt) ; « Ils le trouvèrent au bout de trois jours, dans le temple » (Luc 2,46) ; « Voilà, je chasse des démons et j’accomplis des guérisons aujourd’hui et demain; et le troisième jour j’ai fini » (Luc 13,32) ; « Le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée… » (Jean 2,1 le troisième jour après quoi? On ne sait pas, peut-être le troisième jour de la semaine.) ; « Festus, donc, trois jours après son arrivée dans la province, monta de Césarée à Jérusalem » (Actes 25,1) ; « Le lendemain, au fort de la tempête, ils ont jeté du lest et, le troisième jour, ils ont, de leurs propres mains, rejeté les agrès du navire » (Actes 27,18-19) ; « Il nous a reçus et nous a aimablement logés pendant trois jours » (Actes 28,7) ; « Nous avons abordé à Syracuse, où nous avons demeuré trois jours » (Actes 28,12) ; « Et il entra à la synagogue où il parla franchement pendant trois mois, débattant et persuadant sur le royaume de Dieu » (Actes 19,8) ; « Il parcourut cette province où il multiplia les exhortations, puis il vint en Grèce; et au bout de trois mois, comme il allait embarquer pour la Syrie… » (Actes 20,2-3) ; « Trois mois après nous avons repris la mer » (Actes 28,11) ; « Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et que je n’en trouve pas » (Luc 13,7) ; « C’est pourquoi, tenez-vous éveillés et souvenez-vous que pendant trois ans, nuit et jour, je n’ai cessé d’avertir chacun avec larmes » (Actes 20,31) ; « Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem faire la connaissance de Képhas, et j’ai demeuré quinze jours avec lui » (Galates 1,18) etc.

À la fin de son point N ° 25 Georges Daras reconnait que les auteurs des évangiles ont volontairement utilisé des nombres symboliques. Cela pour que leurs textes portent plus de sens.

Cet exemple étant accompagné de beaucoup d’autres j’y vois un indice de plus que les auteurs des évangiles se soucient bien peu de l’exactitude de ce qu’ils racontent. En outre, comme bien d’autres avant moi, je me permets de penser que la chronologie des histoires évangéliques est fantaisiste. Ce mot ne plait pas à Georges Daras qui me reproche encore de mépriser mes sources. Ce mot me semble adapté. Contester mon vocabulaire ne fait pas avancer le débat.

Georges Daras semble d’accord avec moi puisqu’il précise que les évangélistes ne font pas de « l’histoire documentaire ». Ce qui le dérange est que cela soit dit.

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Une critique par Georges Daras, troisième partie

– L’idée que Jésus n’a pas existé est insupportable pour un croyant.

– Beaucoup de spécialistes du Jésus historique sont des croyants.

– Pour l’ensemble des spécialistes du Jésus historique, l’existence de Jésus est une évidence.

– Quand un spécialiste tente de justifier que Jésus a existé, les arguments sont d’une incroyable faiblesse.

Y a-t-il un lien entre ces quatre constatations ? Y a-t-il un lien entre la foi des spécialistes (ou de certains spécialiste) et le résultat de leurs recherches ?

L’existence d’instructions officielles du Vatican suggère que oui.

Les propos de certains spécialistes également.

J’ai expliqué cela dans mon chapitre 11 : « De la liberté du chercheur catholique ».

Georges Daras n’a pas aimé du tout, à tel point que c’est ce chapitre 11 qui l’a décidé à se lancer dans sa volumineuse réfutation.

La discussion qui suit a peu de portée car j’ai retiré ce chapitre 11 de la deuxième édition d’Une invention nommée Jésus. D’une part, à cause de la forme, car ce chapitre était effectivement inutilement agressif. Et surtout pour une raison de fond : même si beaucoup de chercheurs sur le Jésus historiques sont influencés par leur foi, cela n’a pas grande importance. Des chercheurs partiaux peuvent avoir raison. Ce sont les arguments qu’il faut examiner.

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