Salamito répond à Onfray

Dans Décadence (Flammarion 2017), Michel Onfray conteste l’existence de Jésus. Jean Marie Salamito (Normalien, agrégé de lettres classiques, professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne) lui répond dans Monsieur Onfray au pays des mythes. Réponse sur Jésus et le christianisme (Salvator 2017).

Nous allons examiner comment Jean-Marie Salamito répond à « l’affirmation la plus tonitruante de Décadence: Jésus de Nazareth n’aurait jamais existé » (page 15).

Comme il est classique dans une réfutation, Jean-Marie Salamito procède en deux étapes: destruction puis construction. Il réfute Michel Onfray puis il explique comment on sait que  Jésus a existé.

Je n’ai rien à objecter à la destruction. Sur ce point, la documentation et les raisonnements de Michel Onfray sont effectivement indéfendables (Salamito pages 13 à 34). Ce n’est pas dans Décadence que l’on trouvera de bonnes raisons de douter de l’existence de Jésus. Pour cela je me permets de suggérer Une invention nommée Jésus.

Pour la construction, il circule dans les ouvrages sur le Jésus historique une dizaine d’arguments en faveur de l’existence de Jésus. Ils sont tous mauvais et je les ai critiqués dans Une invention nommée Jésus. Jean-Marie Salamito en reprend quelques-uns (pages 37 et 38).

 

Premier argument

Tous les historiens spécialistes de Jésus pensent que Jésus a existé donc Jésus a existé :

 

« … Les chercheurs de tous les continents, malgré les désaccords qu’ils gardent sur de multiples autres points, considèrent unanimement que Jésus a existé. Les contredire revient à défier la vraisemblance. […] Dans un autre domaine, qui oserait prétendre, de nos jours, que le soleil tourne autour de la terre ? Qui voudrait se former à la médecine avec des manuels du début du siècle dernier ? […] Il n’existe à peu près aucune chance pour que Michel Onfray (ou quiconque) ait raison à lui tout seul, ou presque seul, contre toute la communauté scientifique internationale, contre un libre consensus intellectuel qu’aucune autorité au monde ne contrôle ni ne manipule. »

J.-M. Salamito. Monsieur Onfray au pays des mythes. Pages 17 et 18.

 

Il est exact que tous les historiens spécialistes de Jésus considèrent que Jésus a existé. J.-M. Salamito a raison de le signaler mais l’inexistence de Jésus n’est pas pour autant un « défi à la vraisemblance ».

J.-M. Salamito devrait savoir que la connaissance scientifique et la connaissance historique ne sont pas définitives et progressent par remises en questions des certitudes précédentes. Cela n’arrive pas tous les jours mais cela arrive. L’exemple typique d’une telle révolution est l’affirmation par Galilée, contre toute la science de son époque, que la terre tourne autour du soleil. Plus près de nous Alfred Wegener (1880-1930), qui n’était pas géologue, a révolutionné la géologie par son idée de la dérive des continents. Il avait raison, l’ensemble de la communauté des géologues avait tort.

Les révolutions scientifiques font partie de l’évolution des connaissances. On ne peut pas affirmer qu’« il n’existe à peu près aucune chance pour que » le savoir de toute une communauté d’historiens doive être modifié.

J.-M. Salamito affirme enfin qu’aucune autorité ne contrôle la recherche sur le Jésus de l’histoire. Je veux bien le croire mais cette affirmation doit être nuancée.

D’une part la recherche est pour une large part réalisée par des universités catholiques qui emploie des chercheurs catholiques. L’Église a de fait une autorité sur les chercheurs qu’elle emploie. Si vous pensez que les chercheurs employés par des institutions catholiques bénéficient d’une totale liberté, examinez ici la démarche de Pierre Grelot.

D’autre part, la recherche est assurée pour une part encore plus grande par des chercheurs qui ont la foi. C’est normal, inévitable, puisque les chercheurs croyants s’intéressent particulièrement à Jésus. On peut néanmoins supposer que dans un milieu où la proportion de croyants est forte [1], avancer certaines positions est incompatible avec le bon déroulement d’une carrière de chercheur.

Face à la contradiction, l’historien ne doit pas utiliser l’argument d’autorité. S’il veut répondre, il doit argumenter. C’est ce que fait Jean-Marie Salamito : « Je vais tout de même accorder à son livre le bénéfice du doute. Par conscience, j’analyse maintenant ses positions. » Page 18.

Malheureusement, il ne donne que des arguments très faibles. Jugez plutôt.

 

Deuxième argument

Quelques auteurs non chrétiens nous ont donné un témoignage au sujet de Jésus à la fin du Ier siècle et au début du IIe. On peut objecter que soixante ou cent ans après la mort supposée de Jésus, le christianisme était suffisamment répandu pour que ces auteurs non chrétiens aient trouvé leur information auprès des chrétiens. On ne peut pas assurer que ces témoignages non chrétiens sont indépendants des chrétiens. Ils ne permettent donc pas d’établir l’existence de Jésus. Voir le premier chapitre d’Une invention nommée Jésus.

Manifestement Jean-Marie Salamito a pensé à cette objection. Il nous explique comment l’historien romain Tacite a pu être renseigné sur Jésus :

 

« Pontius Pilatus ayant gouverné la Judée pendant dix ans, de 26 à 36, on peut penser qu’il avait de bonnes relations avec Tibère, et qu’il le tenait au courant de ce qu’il faisait. Il est donc probable qu’il ait adressé à l’empereur un rapport sur la crucifixion de cet étrange personnage dénoncé comme « roi des juifs », et que l’on ait alors parlé de Jésus dans l’entourage impérial. Tacite aura pu utiliser une source de cette époque. » (page 37).

 

Effectivement, si Jésus a existé, Ponce Pilate a pu envoyer un rapport à l’empereur Tibère et Tacite a pu consulter ce rapport. C’est possible. Il est tout aussi possible que Tacite ait été informé par des chrétiens. On ne peut pas savoir.

Le témoignage de Tacite n’est donc pas une preuve de l’existence de Jésus.

 

Troisième argument

« Venons-en à Flavius Josèphe » (même page) qui, à la fin du Ier siècle a écrit à propos de Jésus un célèbre texte appelé le Testimonium Flavianum. J’ai dit ici que Jean-Marie Salamito commet à propos de ce texte une erreur de raisonnement assez étonnante de la part d’un érudit de son calibre.

Pourtant l’important n’est pas là. « L’authenticité de ce passage a suscité de nombreuses discussions » (page 38) et Jean-Marie Salamito ne parle que de cette authenticité : « on a un texte cohérent, pleinement conforme au style de Josèphe, parfaitement vraisemblable. Et il devient clair que cet historien juif connaissait l’existence de Jésus ».

Jean-Marie Salamito ne semble pas avoir pensé que, comme Tacite, Flavius Josèphe qui vivait à Rome depuis plus de vingt ans quand il a écrit ce texte, a très bien pu être renseigné sur Jésus par des chrétiens.

 

Quatrième argument

« Je pourrais ajouter d’autres arguments en faveur de l’historicité du Galiléen, par exemple signaler qu’aucune source juive ou païenne des premiers siècles ne dénonce en celui-ci un personnage inventé ».

L’argument est un classique : le christianisme eut de nombreux adversaires. À ma connaissance, le premier écrit argumentant contre les chrétiens est Contre les chrétiens de Celse, écrit vers 175. Si Jésus n’avait pas existé, les adversaires du christianisme avaient là un excellent argument qu’ils n’ont pas utilisé… donc Jésus a existé.

D’autres personnages de l’Antiquité n’avaient pourtant pas d’existence historique (Romulus, Hercule, Dionysos etc.) sans que personne, à l’époque, n’ait pensé à douter de leur existence.

Ce n’est pas moi qui l’affirme mais l’historien Paul Veyne, professeur au Collège de France et immense connaisseur de la littérature de l’Antiquité : « Voici le paradoxe : il y a eu des esprits pour ne pas croire à l’existence des dieux, mais jamais personne n’a douté de celle des héros […] [avant le quatrième siècle de notre ère] absolument personne, chrétiens compris, n’a émis le moindre doute sur l’historicité d’Enée, de Romulus, de Thésée, d’Hercule, d’Achille et même de Dionysos… » [2].

Les auteurs de l’Antiquité ne raisonnaient pas comme nous, il ne faut pas imaginer ce qu’ils auraient du dire.

 

Cinquième argument

« Je dois aussi rappeler que nous avons les différents témoignages du Nouveau Testament, dont les épîtres authentiques de Paul, qui sont encore plus anciennes que les quatre Évangiles ».

Je veux bien croire que certaines des épîtres attribuées à Paul sont plus anciennes que les évangiles mais l’argument est bien faible. L’ancienneté de ces lettres ne nous garantit pas qu’elles parlent d’un personnage ayant existé.

 

Conclusion

Jean-Marie Salamito achève son livre par une offre de débat avec Michel Onfray.

J’offre à Jean-Marie Salamito mes modestes colonnes pour réponde à mes critiques.

 

Retour à l’accueil

[1] Raymond E. Brown, un très grand nom de l’étude du Nouveau Testament, sans doute le spécialiste le plus respecté, observe que beaucoup de chercheurs « acceptent l’inspiration, l’estimant importante pour l’interprétation de l’Écriture ». Il estime qu’ils « constituent sans doute la majorité des enseignants et des auteurs dans le domaine du Nouveau Testament ».

Brown, Que sait-on du Nouveau Testament? Page 67 et particulièrement la note 22.

[2] Paul Veyne. Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Seuil, 1983. Page 53.