L’introduction d’Une invention nommée Jésus

Le fait que Jésus a existé est une évidence. Une évidence est une opinion admise sans discussion, sans que personne ne pense à demander pourquoi elle est exacte.

Le fait que la terre est plate était une évidence.

Bien entendu, toutes les évidences ne sont pas fausses mais il est bon de chercher à les vérifier.

Les documents

Aucun document non chrétien n’est un témoignage direct sur Jésus, c’est l’objet du chapitre 1. Tout ce que nous savons de Jésus vient des textes chrétiens et essentiellement des quatre évangiles. Toute opinion sur l’existence de Jésus repose donc sur une estimation de la crédibilité des évangiles.

Nous constaterons que cette crédibilité est très faible. Si les évangiles se présentent comme le récit d’une histoire s’étant réellement passée, un examen, même superficiel, montre qu’ils racontent des histoires invraisemblables, que ces histoires se contredisent, que la théologie, les symboles et les références à la Bible y prennent nettement le pas sur toute autre considération. Bref, que les auteurs des évangiles n’attachent guère d’importance à l’exactitude de ce qu’ils racontent.

Pourquoi a-t-on inventé Jésus ?

Pourquoi a-t-on inventé Jésus ? On ne voit pas. On ne voit pas car l’histoire de Jésus est née dans une culture différente de la nôtre et dans un contexte historique particulier. Une fois tout cela exploré, l’invention de Jésus paraît beaucoup moins étonnante.

À partir du IIe siècle avant J.-C., le judaïsme palestinien[1] qui vivait sans trop de problèmes depuis plus de trois siècles, s’est trouvé confronté aux mondes grec puis romain. Il s’ensuivit une série de difficultés et de persécutions (voir l’annexe 1, Le contexte historique, page 95) que les Juifs palestiniens affrontèrent avec la farouche volonté de préserver leur religion. L’oppression et le triomphe alternèrent depuis l’interdiction, sous peine de mort, d’observer les rites juifs en 167 avant J.-C. jusqu’à la défaite définitive contre les Romains en 135 après J.-C.

Ces épreuves ont suscité une abondante littérature dont le thème principal est l’espoir. Espoir d’une prochaine libération des Juifs, espoir du salut d’Israël et de son triomphe sur les oppresseurs impies. Citons par exemple une prophétie du livre de Daniel[2] :

« Le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne sera pas laissée à un autre peuple. Il pulvérisera et anéantira tous ces royaumes-là, et il subsistera à jamais ». Livre de Daniel, chapitre 2, verset 44.

Le livre de Daniel est le premier d’une longue série d’écrits religieux juifs méditant sur ce mystère insondable : pourquoi Israël souffre-t-il alors que les impies prospèrent ? La réponse est que, très prochainement, le salut viendra par un personnage plus ou moins divin souvent appelé Messie ou Christ. Le Messie anéantira les ennemis d’Israël puis les justes connaîtront une ère de paix et de prospérité éternelle.

Au sein de ce vaste mouvement théologico-littéraire se sont trouvés des auteurs, tout aussi juifs et tout aussi religieux que les précédents, qui renouvelèrent le genre. Pour eux comme pour d’autres Juifs le salut d’Israël était imminent mais il fallait attendre, non pas la venue du Messie, mais son retour. Le Messie était déjà venu, certains Juifs avaient cru en lui mais d’autres ne l’avaient pas reconnu et l’avaient même fait crucifier par les Romains. Ce Messie crucifié s’appelait Jésus. Les écrits racontant son histoire sont les évangiles.

La thèse de ce livre, basée sur l’étude des textes chrétiens, est que Jésus est un des avatars de la spéculation juive sur le Messie, que Jésus a été inventé pour des raisons théologiques.

L’avis des spécialistes[3]

Les spécialistes ont produit sur les écrits chrétiens des travaux admirables d’érudition et d’intelligence. Considérant qu’un travail bien fait n’est pas à refaire, j’y ai puisé sans vergogne. Aussi, la documentation utilisée dans ce livre provient pour l’essentiel de la Bible et d’autres écrits antiques ainsi que de chercheurs chrétiens réputés enseignant pour des universités catholiques ou protestantes[4].

Nous constaterons cependant que, quand les spécialistes abordent le problème de la réalité des histoires racontées au sujet de Jésus, on ne les reconnaît plus : les raisonnements rigoureux disparaissent au profit d’arguments d’une faiblesse déconcertante[5].

À qui s’en étonnerait, je propose une explication : beaucoup de spécialistes sont des croyants, souvent des prêtres, et la recherche ainsi que la formation des chercheurs sont très souvent assurées par des institutions religieuses. Sans être exagérément soupçonneux, on peut craindre un conflit d’intérêts : il y a sans doute des choses qu’un chercheur n’a pas intérêt à dire, du moins s’il est soucieux de sa foi et/ou de son employeur et/ou de sa carrière.

Pourquoi ce livre ?

Enfin, précisons les intentions qui ont motivé l’écriture de ce livre : même s’il est évident que la mise en cause de l’existence de Jésus peut irriter les croyants, mon propos est ailleurs. Je ne cherche pas à édifier ou à déplaire mais à savoir ce qui s’est passé en Palestine au premier siècle.

[1] Dans tout ce qui suit, la Palestine désigne la région située entre la mer Méditerranée et le Jourdain et peuplée dans l’Antiquité par des Juifs. L’étendue de ce peuplement a varié selon les périodes. Cette désignation n’est pas une référence à la situation actuelle de la région.

[2] Le livre de Daniel est daté de la première moitié du IIe siècle avant J.-C. Il est consultable dans n’importe quelle Bible.

[3] Le mot « spécialiste » désigne couramment les chercheurs professionnels sur Jésus ou sur le Nouveau Testament.

Je ne suis pas un spécialiste, ni même un historien. Vous n’avez donc aucune raison de me croire sur parole. Seule compte la qualité des arguments et des documents.

[4] Voir la bibliographie à la page 125.

[5] Même un spécialiste peut le déplorer : « trop souvent dans le passé, certaines prises de positions sur l’historicité de paroles ou d’actes de Jésus se sont contentées d’une argumentation étonnamment mince […] Ce qui m’a frappé à plusieurs reprises, c’est la façon déconcertante dont ces auteurs, et d’autres grands auteurs avec eux, se contentaient de quelques phrases pour décider de l’historicité des matériaux ou parfois même se débarrassaient de la question avec désinvolture. Souvent, lorsque je mettais à l’épreuve les verdicts lapidaires de ces auteurs, je me rendais compte que leur argumentation ne tenait pas. Et pourtant, ces arguments ont été repris de livre en livre et de génération en génération, essentiellement en raison de l’autorité de ces géants de l’exégèse, cités par tous. Cette expérience m’a convaincu qu’il fallait bien prendre le temps d’établir les arguments pour ou contre l’historicité de tel ou de tel acte de Jésus. » Meier. Un certain Juif Jésus. Tome 2. Page 11. 1994.

Meier propose sa propre démarche. Nous l’examinerons au chapitre 12.

 

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